Chers amis,
À la fin de sa tournée en Afrique du Sud en 1981, Pujya Babuji Maharaj a donné ce message :
J’apprécie mes associés.
Avancez vers l’Inconnu.
Aimez-Le, Lui qui aime tout.
La destination n’est pas loin.
Le souvenir est l’instrument.
Bénédictions à tous.
8 mars 1981
Dans le vaste spectre de la pensée humaine réside une quête éternelle – la recherche d’un sens, d’un but et d’une destination au-delà de l’horizon visible. Ce voyage n’est pas seulement la traversée d’espaces physiques, mais une exploration intérieure profonde, propulsée par la gratitude, guidée par le souvenir, et orientée vers l’Inconnu. Les mots de Pujya Babuji : « J’apprécie mes associés. Avancez vers l’Inconnu. Aimez-Le, Lui qui aime tout. La destination n’est pas loin. Le souvenir est l’instrument. Bénédictions à tous », agissent comme une boussole essentielle à ce voyage spirituel vers l’infini. Chaque phrase recèle une sagesse intemporelle, invitant ceux qui recherchent l’infini à la réflexion et à l’action.
La gratitude comme base : « J’apprécie mes associés. »
La gratitude ne consiste pas simplement à exprimer poliment ses remerciements ; c’est une pratique qui transforme, remodèle la perception et construit des ponts entre nous. Dans le cadre de ce voyage, la phrase « J’apprécie mes associés » nous rappelle que les vies humaines sont reliées entre elles. Le voyage spirituel ou philosophique d’un individu ne se déroule pas dans l’isolement. Chaque associé, que ce soit un mentor, un ami ou même un adversaire difficile, joue un rôle pour façonner notre chemin. Ce qui me rend reconnaissant, c’est que le grand Maître exprime son appréciation envers nous tous, ses associés !
Des philosophes comme Martin Buber mettent l’accent sur la relation « Je-Tu », dans laquelle chaque interaction avec autrui est une rencontre sacrée. Lorsque nous exprimons notre appréciation, nous élevons nos relations, qui, de simples échanges de type transaction, deviennent des liens profonds, pleins de respect et de reconnaissance de l’autre. Cet acte d’appréciation nous permet de reconnaître le Divin, l’infini chez les autres et montre que l’existence est un réseau d’interconnections. Cette attitude d’appréciation mutuelle embellit la condition que nous connaissons au niveau du chakra Atma, le deuxième chakra du cœur, et en favorise l’expansion.
Dans la vie quotidienne, la gratitude se manifeste en reconnaissant la contribution de ceux qui nous entourent. En appréciant nos associés, nous entretenons des relations qui nous apportent soutien, conseils et inspiration. Cette pratique cultive l’humilité et nous rappelle que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes, mais participons à un voyage collectif. La gratitude favorise également la paix intérieure, diminue le ressentiment et nourrit le contentement, ce qui est essentiel pour progresser vers des objectifs plus élevés, en particulier l’état d’unité entre nous tous, dont nous rêvons tant.
« Avancez vers l’Inconnu. »
L’appel de Babuji à aller de l’avant concerne notre voyage intérieur. En tant que processus ininterrompu, « Aller de l’avant » signifie ne pas s’arrêter, jamais ! La frustration du « Et après ? » ne peut donc pas se produire. Aspirer à un endroit confortable sur le rivage d’où nous partons nous installe dans l’inertie ; c’est pourquoi la Kathopanishad déclare : « Levez-vous, réveillez-vous, ne vous reposez pas tant que le but n’est pas atteint ».
Notre voyage spirituel commence par une impulsion du Maître, qui est doté de la capacité de donner Pranahuti. Un tel voyage ne s’achève jamais, car sa fin reviendrait à imposer des limites à l’infini, enfermer l’infini dans le fini et le dépouiller de son immensité.
Il y a des moments où nous nous sentons parfaitement bien et complètement satisfaits de notre état intérieur. Et d’autres où nous ne nous sentons pas enclins à méditer. Tous les chercheurs sincères comprennent bien les raisons de ce phénomène. Cette dualité entre être satisfait et être insatisfait est l’essence du voyage spirituel. La joie véritable et la danse de la vie n’émanent pas d’un état de satisfaction ou d’insatisfaction complètes, mais de la tension dynamique entre les deux.
La satisfaction est source d’inertie, l’insatisfaction source de lamentations. L’espace intermédiaire, où ni l’une ni l’autre ne sont pleinement réalisées, est celui où la vie circule véritablement et où la joie se manifeste.
La vitalité de la vie réside dans le dynamisme et le mouvement continu vers l’avant. Le Divin lui-même est mouvement ou plutôt, il est l’expansion permanente que nous appelons Brahm. Marcher avec un guide qui ne cesse de nous pousser, directement ou indirectement, c’est reconnaître que le voyage est la destination. Chaque pas devient une expression de gratitude.
La conscience est, elle aussi, un courant et non un point fixe. Elle n’a pas de destination, car qui dit destination dit fin, et la vie est sans fin. À titre de comparaison, la fleur ne s’arrête pas à sa floraison ; elle doit se faner, se transformer et répandre son essence dans d’innombrables autres floraisons.
Regardons la beauté d’une fleur qui se transforme en graines. Les graines ont beau rester dormantes et ressembler à des cailloux, ce ne sont pas des cailloux. Elles contiennent un potentiel immense qui ne demande qu’à jaillir. Même si la graine est en apparence inerte, elle renferme un potentiel de croissance dynamique. Son immobilité n’est pas celle du caillou, mais l’attente du bon moment pour se répandre, fleurir, se diffuser. À l’inverse, le caillou reste inerte, lié par son absence de mouvement. Ainsi, l’attachement à la fixité, qu’elle soit physique, mentale ou émotionnelle, est le piège de l’esprit qui vit dans le monde. La véritable liberté ne consiste pas à abandonner une chose pour une autre, mais à se défaire de l’habitude même de s’accrocher. La véritable essence de la vie est dans le mouvement, dans le devenir, dans le déploiement infini.
L’Inconnu a toujours exercé un charme paradoxal, nous paralysant souvent avec une peur quelconque. Il représente le mystère, le potentiel et l’infini, une destination qui attire mais résiste à la définition. La recommandation « Avancez vers l’Inconnu » est à la fois un défi et une invitation à transcender les frontières familières de la pensée et de l’expérience. Aller vers l’Inconnu demande un véritable courage. Le courage résulte de la clarté de notre objectif et de la foi dans la pratique et dans le Maître. La foi n’est pas une croyance aveugle, mais une profonde confiance dans le processus et dans notre capacité intérieure à atteindre le but.
Avancer vers l’Inconnu suggère aussi un voyage permanent, nager dans l’océan sans rivage. Allons visiter le chef-d’œuvre de Babuji, Vers l’Infini :
« Lorsque nous entrons dans cet état ultime, nous sommes dans un état d’unité. C’est en fait la véritable sphère d’Advaita, bien que si la conscience de celle-ci demeure, c’est que la dualité ne nous a pas encore véritablement abandonnés. Autrement dit, l’état immuable ultime n’est pas encore apparu. En fait, c’est l’endroit où disparaissent les sentiments de dualité et de non-dualité ».
D’un point de vue philosophique, l’Inconnu peut être considéré comme la réalité ultime, souvent décrite en termes spirituels comme le Divin, l’infini et l’illumination. Dans les œuvres de mystiques comme Maître Eckhart, l’Inconnu n’est pas un vide mais une plénitude profonde qui transcende la compréhension humaine. De même, dans les traditions orientales comme l’Advaita Vedānta, l’Inconnu est la réalisation de l’unité du soi avec la réalité absolue. La beauté, c’est lorsque nous transcendons les deux dimensions de dvaita et Advaita.
L’un des plus grands obstacles qui empêchent d’accueillir l’Inconnu est la peur, peur de perdre ce qui nous est familier, peur de l’échec et peur de la dissolution de l’ego. Pour surmonter cette peur, nous cultivons la foi, l’abandon et l’ouverture. Ces qualités nous permettent de voir l’Inconnu non pas comme une menace, mais comme un domaine riche de potentiel et de croissance.
La compréhension du fait que le voyage, en soi, nous transforme est indissociable de l’appel à « avancer vers l’inconnu ». La destination peut demeurer insaisissable, mais chaque pas vers elle nous façonne. Comme l’écrit Rainer Maria Rilke, « sois patient envers tout ce qui n’est pas résolu dans ton cœur et efforce-toi d’aimer les questions elles-mêmes ».
« Aimez-Le, Lui qui aime tout ».
Comment pouvons-nous aimer sans cœur ? Un cœur imprégné d’amour du Divin devient le plus saint des temples sacrés ! Je considère cette citation de Babuji comme l’un des mahavakyas[2] de la philosophie du Sahaj Marg. L’idée d’aimer Celui qui aime tout aligne notre cœur sur les principes universels. Elle nous permet de :
Faire l’expérience de la liberté intérieure : nous ne sommes plus alourdis par le besoin d’approbation ou de réciprocité dans nos relations.
Renforcer le lien spirituel : cet amour approfondit notre lien avec le Divin et renforce notre sentiment d’avoir un but.
Encourager la compassion universelle : en aimant universellement, nous devenons plus compatissants et plus empathiques envers tous, transcendant nos préjugés personnels.
Lorsque nous concentrons notre amour sur une personne qui incarne l’amour universel, qu’il s’agisse du Divin, d’un guide spirituel ou de l’essence de la conscience universelle, cela élève notre amour qui, de personnel et conditionnel, devient vaste et désintéressé. Ce changement crée naturellement une forme de détachement qui n’est pas de l’indifférence mais un état supérieur d’attention et de compassion inconditionnelles.
Dans ce contexte, le détachement ne signifie pas que l’on aime moins les autres ou que l’on se retire des relations. Il signifie au contraire :
Libérer notre amour de l’emprise des attentes et des désirs égoïstes.
Aimer les autres en honorant leur individualité sans s’accrocher à eux ni les contrôler.
Trouver de la joie à donner de l’amour sans avoir besoin qu’on nous le rende de manière particulière.
C’est ce que souligne Heartfulness : l’amour devient plus inclusif, plus pur et enraciné dans un sens plus élevé du but. Lorsque nous dirigeons notre amour vers celui qui aime tout, cela sert d’ancrage à notre moi émotionnel et spirituel.
Aimer une telle entité universelle nous inspire :
L’équanimité : nous sommes moins influencés par les hauts et les bas des relations personnelles, car notre amour est enraciné dans une source immuable.
L’unité : en nous alignant sur celui qui aime tout, nous commençons à voir tous les êtres comme des reflets de cet amour universel. Cela favorise un sentiment d’unité et diminue les attachements nés d’un sentiment de séparation.
La liberté : l’attachement naît souvent de la peur – peur de la perte, du rejet ou de l’impermanence. Aimer universellement permet de transcender ces peurs et nous rend libres d’aimer vraiment.
Nous commençons à aimer les autres en tant qu’expressions de la conscience divine ou universelle. Notre amour devient un canal de l’amour universel qui s’écoule à travers nous. Cette approche nous permet d’aimer profondément tout en restant libre de toute possessivité ou dépendance.
Heartfulness enseigne que le détachement ne signifie pas se désengager de la vie. Il signifie participer pleinement, avec un cœur centré et non pas lié par l’attachement. Grâce à des pratiques comme la méditation et le souvenir, nous développons naturellement cette qualité. Nous apprenons à :
Offrir de l’amour sans rien attendre en retour.
Abandonner les résultats et accueillir la beauté de l’instant présent.
Considérer les relations comme des opportunités de croissance, de réflexion et de service.
« La destination n’est pas loin. »
Alors que l’Inconnu peut sembler infini, l’assurance que la « destination n’est pas loin » suggère que le voyage est plus accessible qu’il semble. Ce paradoxe – un But infini qui est également proche – est un thème récurrent dans les traditions spirituelles et philosophiques.
Dans l’Advaita Vedānta, le moi est déjà un avec l’Absolu ; le voyage ne consiste pas à atteindre un endroit lointain, mais à réaliser une vérité omniprésente. De même, dans Heartfulness et dans d’autres pratiques méditatives, le voyage intérieur révèle que la destination se trouve dans le cœur.
L’assurance que la destination est proche remet également en question notre perception du temps. Le progrès spirituel n’est pas linéaire ; des moments de compréhension et de transformation peuvent survenir d’un seul coup, comme si l’on tournait la tête de droite à gauche, ou comme le concept Zen de Satori, un éveil soudain. Cela nous encourage à rester persévérants et à garder espoir, sachant que chaque instant recèle le potentiel d’une réalisation profonde.
« Le souvenir est l’instrument ».
Le souvenir, qui consiste à garder présente à l’esprit une réalité supérieure, est un outil puissant pour la croissance spirituelle. Dans de nombreuses traditions, le souvenir est à la fois un moyen et une fin, qui nous ancre dans la présence divine tout en nous guidant vers la réalisation ultime. Le But inconnu défie toute compréhension du souvenir par le mental : comment se souvenir de l’Inconnu ? Nous nous contentons donc de l’état auquel nous parvenons à chaque méditation. Apprécier cet état nous permet de mieux apprécier Celui qui donne cette condition, et il devient plus facile de se souvenir de Lui. En restant absorbé dans cet état, nous réaffirmons notre confiance, et c’est ainsi que commence l’amour, par petites touches. Poursuivre dans cette direction nous conduit à un océan d’amour, dans lequel se fond la goutte que nous sommes, et nous arrivons à l’état d’Advaita.
Même lorsque nous prions, il y a une autre Entité que nous à qui nous adressons nos prières. Il y a donc dvaita ou dualité. Lorsque la goutte se fond dans l’océan, comme le décrit le sage Kabir, il y a Advaita ou unité. L’unité est sans aucun doute un état très élevé. Dans le Samadhi, il ne reste aucune notion du soi ou de l’Entité supérieure ; cet état est au-delà de la dualité et de l’unité.
« Soyez tous bénis ».
À la fin du message, Babuji nous bénit tous. Un tel cadeau divin est la chose la plus précieuse que nous recevons pour avancer vers la destination ; il suscite la gratitude et permet à tous les autres aspects de se déployer. Nous sommes tous bénis, car il continue de faciliter notre croissance et notre évolution.
Une vie dynamique et pleine de sens
En conclusion, notre voyage est sans fin, il est décrit par ces mots-clés qui ont des conséquences à la fois intemporelles et infinies. Si ce voyage est plein de mystères qui pointent vers une destination, il révèle également que la véritable valeur réside dans le processus, dans le voyage même. La gratitude approfondit les relations et nous enracine dans le présent. Le courage nous propulse vers l’Inconnu, tandis que le souvenir nous maintient alignés sur le but ultime.
Au fur et à mesure de notre progression, nous découvrirons sûrement que l’Inconnu n’est pas une destination extérieure, mais une réalisation intérieure profonde. Le cœur devient à la fois la boussole et le terrain, nous guidant vers une vérité qui transcende les mots et les concepts.
En fin de compte, le voyage est une danse entre le fini (l’humain) et l’infini, le connu et l’Inconnu, le soi et le Divin. Ces mots simples et profonds nous rappellent qu’avec la gratitude, le souvenir, un cœur courageux et les bénédictions du Maître, le voyage nous aidera toujours à évoluer.
Le voyage peut être joyeux autant qu’éprouvant, alors ne vous arrêtez jamais. Si le Seigneur Krishna a dû déclarer : « Je ne peux rester inactif un seul instant », c’est uniquement pour nous transmettre cette instruction simple pour mener une vie dynamique et pleine de sens.
Avec amour et respect,
Kamlesh
À l’occasion du 152e anniversaire de la naissance de Pujya Lalaji Maharaj.
[1] Publié dans le livre de Babuji Messages universels
[2] Grands dictons