Le monde est dans les affres d’une nouvelle naissance. Un nouveau modèle de culture est en train d’émerger. Les avancées de la science ont préparé la réorientation des buts et objectifs humains. Bien que les êtres humains pensent aujourd’hui en termes d’amélioration des conditions de vie pour tous et ont été amenés à concevoir la vie comme un ensemble et non comme une chose personnelle ou réservée à quelques élus, pour autant les moyens et les méthodes adoptés pour atteindre cet objectif restent insatisfaisants. L’homme fait ce qu’il peut avec la rationalité dont il a été doté, en principe pour sa croissance. Il n’en est pas moins à la recherche du bonheur. Ce bonheur et la paix de l’esprit semblent étroitement liés. L’homme doit réaliser qu’il appartient à un monde plus vaste, qui n’est pas seulement celui de l’humanité, mais également celui d’autres formes de vie, non seulement sur cette Terre qui est la nôtre, mais dans d’autres mondes. La science a ouvert les frontières de la connaissance dans de multiples directions. Nous sommes sur le point d’entrer dans un monde plus vaste, mais notre esprit est encore incapable de penser à une telle échelle, car en réalité nous sommes encore incapables de nous adapter à ce monde mortel et aux perspectives qu’il offre.
L’homme se sent plus grand qu’il n’est en réalité ou il se sent du moins capable de se réaliser dans le monde et de satisfaire les exigences de son corps, de son esprit et de sa vie. Ses efforts en ce sens ont été constants et il a mis toute la force d’une extrême concentration dans sa lutte pour grandir, vivre et réaliser le bonheur, dans le domaine des désirs du corps. Il est vrai que certains esprits puissants ont soutenu que cette quête du bonheur dans le monde, en adaptant celui-ci à nos besoins, est vaine, et que la précarité des résultats obtenus mériterait à être mieux connue. Ils ont aussi avancé qu’il ne peut y avoir de véritable bonheur si celui-ci est de nature éphémère. Selon eux, la définition même de l’illusion est précisément la nature éphémère de tout bonheur. La quête de l’éternel et du bonheur permanent est la quête véritable et elle suppose de renoncer à la quête éphémère du bonheur ou du succès. Cependant, l’être humain n’est pas tout à fait prêt à renoncer au bonheur éphémère, qu’il croit tenir, pour un bonheur permanent mais lointain. Mieux vaut l’asservissement à ce qui est immédiat, si c’est agréable, plutôt que la liberté de l’éternel qui demande de renoncer à l’immédiat. Il est donc également impossible de renoncer à la finitude ou individualité sur la promesse d’atteindre l’Infini.
Les hommes ont évidemment cherché d’autres solutions pour satisfaire leurs souhaits. Ils aimeraient réaliser l’éternel dans le temporel, l’infini dans le fini, l’illimité dans le limité, l’esprit au sein de la matière et ainsi de suite, car la nature humaine se revendique de ces deux mondes. De là se sont développées différentes philosophies, qui tentent de rendre justice aux exigences des désirs ou souhaits de l’homme ici-bas et dans l’au-delà. Le fait que ces philosophies sont gouvernées par ces désirs et ces souhaits révèle les racines psychologiques qui sont à la base de leur pensée. Celle-ci ne s’est pas affranchie de l’impulsion à se diriger vers un but, et ce à juste titre, bien qu’il faille admettre que la réalité ne peut être un but à moins d’abandonner toute prétention au bonheur, qu’il soit de nature temporelle ou éternelle.
La réalité demande à être connue pour elle-même, sans les limites et les restrictions imposées par le désir d’atteindre des buts tels que le bonheur, le plaisir ou le pouvoir. Elle doit être connue comme telle en soi et pour soi ; c’est la loi de notre être et de notre réalité véritables. L’homme a pour préoccupation essentielle sa propre réalité, la réalisation de celle-ci est l’impulsion fondamentale de son être, et le bonheur, le plaisir, le pouvoir etc. ne sont que des moyens envisagés, puis abandonnés, dans sa marche vers la réalisation de cette réalité.
Les méthodes pour atteindre cette conscience de la réalité sont très anciennes et ont connu des fortunes diverses en raison même du double objectif de l’homme. Ce n’est pas en se tournant vers le monde qu’on peut se réaliser ou y trouver sa propre réalité, mais uniquement en la cherchant en soi. Un certain nombre de philosophies ont effectivement imaginé ou édifié des systèmes et sont devenues incapables de montrer la voie vers la conscience de la réalité. La libération n’a pas pu être atteinte avec leur aide.
Le besoin de revenir à une expérience personnelle de l’Ultime est devenu urgent, et la plupart de ceux qui se sont lassés des philosophies, de la logique et de la prétendue rationalité se tournent vers une méthode qui leur donnerait accès à l’expérience ou à l’intuition et à la réalisation de l’essence de l’être ou de l’existence. Il y en a bien sûr qui ne croient pas que l’expérience puisse résoudre le moindre problème ; ils considèrent qu’il suffit de croire aux méthodes et moyens proposés par les philosophies et que l’expérience personnelle n’est qu’un leurre et un mirage. Nous ne sommes évidemment pas d’accord avec eux, et l’homme non plus ne l’a jamais été. L’expérience personnelle doit être véritablement du plus haut niveau et pas une simple hallucination produite par nos souhaits et nos chimères, autant dire des projections mentales qui n’ont rien de réel. L’hallucination est la projection d’un ensemble d’illusions qui se substitue à l’expérience de la Nature et la remplace.
Or, l’évolution de l’homme vers une conscience ou une réalité supérieure est l’effort qui nous incombe, et cette évolution ne peut plus être obtenue par de vieux schémas, adaptés à des espèces et formes de vie inférieures, y compris l’homme. Le développement d’une conscience cosmique ou d’une intuition capable de tout saisir en un seul mouvement de la conscience plutôt que par fragments, ou qui peut intégrer toutes les connaissances et percevoir l’intégralité de la réalité est un don divin que l’on ne peut espérer obtenir par les moyens naturels de la seule aspiration.
La science considère que cela devrait se produire dans le cadre de l’évolution naturelle, grâce à la capacité infinie de l’homme à adapter l’environnement à ses besoins et à faire émerger en lui-même les pouvoirs et les capacités, en quelque sorte latents (comme il l’a déjà fait), que sont la rationalité, l’intelligence, l’instinct, la volonté, la conscience elle-même et l’imagination créatrice, l’aptitude à la coopération et l’unité sociale. Cependant, l’ascension dans la vie est marquée par des ruptures et on peut se demander si ces ruptures ou ces bonds sont dus à une force innée, un élan, ou à une force ascendante qui s’est penchée vers lui pour le tirer vers le haut. L’expérience religieuse de l’homme révèle que la conscience cosmique ou divine et la conscience de la grâce transcendante se sont penchées vers lui.
C’est ainsi que cette conjonction du divin et de l’humain en l’homme est rendue possible pour la première fois dans l’évolution. Mais il reste encore un long chemin à parcourir avant le saut vers la conscience suprême ou l’Être suprême. Et l’évolution naturelle de l’homme révèlera l’existence d’une force beaucoup plus immense et supérieure à lui, qui le prend par la main. C’est le commencement de la spiritualité. Le soi est en présence de son besoin le plus profond qui est celui de la réalité suprême sans laquelle son propre avenir est impossible et intenable.
C’est l’appel à la connaissance du soi, à l’accomplissement, à la perfection, au bonheur et à la félicité suprêmes, et par-dessus tout à la perception et à la prise de conscience de la réalité du soi, qui semble disparaître dans sa nature originelle.
Les visionnaires de l’Inde avaient vu il y a longtemps que l’aide du plus Haut et de l’Esprit suprême était nécessaire afin d’élever l’homme à des niveaux de conscience plus élevés comme la supra conscience et la conscience ou l’expérience absolues. Le supra mental appartient à des régions situées bien au-dessus du mental et du surmental humains. Il y a des niveaux d’être comme le pind, anda ou brahmanda, parabrahmandaet le Suprême transcendant, que Shri Ram Chandraji de Shahjahanpur appelle la Région centrale, et le Centre. Nous pouvons en fait révéler les parallèles qui existent entre ces mondes et ceux désignés comme bhuh, bhuvah, svar, mahah, janah, tapah et satyam. À chaque niveau la conscience s’élève, conformément au plan de sa nature profonde, et subit des modifications ou des distorsions et des limitations lorsqu’elle descend, et on dit qu’elle forme les différents centres ou granthis ou chakras, qui distribuent le pouvoir de la conscience conformément aux lois de ces centres qui émergent lorsque le centre se forme.
Le yoga de la réalisation de soi exige alors l’approche du niveau le plus élevé, au-delà de tous les niveaux de conscience et d’être. La question est de savoir si c’est possible. L’autre question est de savoir s’il s’agit ou non d’un processus d’ascension progressif, permettant à l’homme de passer du niveau d’homme à celui de surhomme doté d’un supra mental, et ainsi de suite jusqu’au niveau le plus élevé. Il y a beaucoup à dire en faveur de la théorie de l’évolution graduelle. La possibilité d’arriver immédiatement au niveau le plus élevé est également ouverte à l’âme humaine qui a pris conscience que ce niveau existe et qu’il est urgent de l’atteindre. Shri Ram Chandraji nous assure que c’est possible et même facile, grâce au yoga conduit par celui qui a atteint la Réalité centrale suprême. L’évolution de l’individu devient rapide tout en étant dans un corps humain, qui est purifié et transformé dans chacune de ses cellules par cette conscience ou ce pouvoir supérieur.
Le pouvoir du Plus Haut peut ainsi descendre dans le cœur humain et commencer à le purifier pour le conduire au niveau le plus élevé. Le corps humain lui-même est ainsi fait qu’il peut recevoir la transmission de l’énergie la plus élevée ou sakti divine au niveau de plusieurs centres qui correspondent aux centres cosmiques et aux régions supra cosmiques. Une fois ses systèmes nerveux, circulatoire et autres purifiés, l’homme peut profiter ou faire l’expérience de la paix, de la puissance et de la transcendance, tout en étant incarné. Ce besoin d’évolution et son processus doivent véritablement être enseignés par un expert de cette voie du Raja Yoga.
Dr. K.C. Varadachari, 1966